LES CATHOLIQUES ET L'EUROPE (conférence de Mgr H. Simon, du 25 janvier 2007)

En introduction, Mgr Simon pose trois points préliminaires.
-Intérêt de l'Eglise pour l'Union Européenne ?
L'Eglise ne sacralise pas l'Union Européenne, mais elle a de la sympathie pour la Paix, dans la lignée de la déclaration de Robert Schuman le 9 mai 1950 et la déclaration de Paul VI à l'ONU en 1965 " Plus jamais la guerre ".

- Nécessité de prendre du recul par rapport à l'actualité immédiate.
Les bénéfices de l'Union Européenne sont invisibles. La paix, c'est comme la santé, on n'y pense pas quand on l'a. Pourtant la paix n'est pas évidente. En 1989, la Yougoslavie était présentée comme l'avenir de l'Europe ! Chacun sait ce qu'il est advenu. Pensez - simple hypothèse-à ce que serait le budget militaire de la France si le pays préparait la guerre contre l'Allemagne ?

- Exigence de faire de l'histoire, d'entretenir la mémoire.
Pour montrer d'où vient l'Union Européenne, évoquons la situation de l'Europe en quelques dates rondes:
-1944 : Berlin, capitale d'un Reich, dirigé par Hitler, une Europe dévastée
-1954 : Berlin : soulèvement populaire à Berlin Est et en RDA.
-1964 : Berlin, ville coupée en deux par le Mur (1961); Europe coupée par le " Rideau de Fer ".
-1974 : Portugal, la révolution des Œillets.
-1984 : état de guerre en Pologne : assassinat du Père Popiéluszco.
-1994 : guerre civile dans l'Ex Yougoslavie éclatée.
-2005 : 10 nouveaux membres dans l'Union Européenne, surtout des pays situés à l'Est.
-2007 : Union Européenne à 27 membres (deux pays situés à l'Est)

Depuis cinquante ans, un processus a permis l'élaboration de l'Union Européenne, mais tandis que les pays à l'Ouest de l'Europe parlent " d'élargissement ", les pays à l'Est parlent de " réunification ". La vision est différente, et c'est pourquoi retrouver la mémoire longue est indispensable. Pour les pays à l'Est de l'Europe, il s'agit d'un retour en Europe, dans une Europe dont ils avaient été séparés par le Rideau de fer. Un retour en Europe : chacun sait que saint Martin est né en …Hongrie.

Premier temps " miraculeux " : les années 1945-60 à l'Ouest

Ce qui a permis l'édification de l'Union européenne est une expérience spirituelle (pas confessionnelle), celle du pardon mutuel entre la France et l'Allemagne. Sans cette volonté de dépasser les antagonismes lourds, sans cette volonté de construire un avenir nouveau, les bases organiques de l'Union européenne auraient-elles résisté ? " Nous aurons l'Allemagne que nous méritons ", telle était l'intuition des initiateurs.

La création de la C.E.C.A. (Communauté européenne du charbon et de l'acier) en 1951 se propose des objectifs réalisables reposant sur trois piliers :
-la recherche de la paix en confiant à une autorité supranationale la production du charbon et de l'acier, autorisant par là-même le contrôle de ces moyens de guerre (canons et chars ne sont-ils pas en acier ?)
-la liberté d'adhésion pour chaque peuple, car le traité n'est pas réservé aux deux anciens ennemis, mais à tous : l'élargissement est déjà là non par la force, mais par un choix libre des peuples.
-la solidarité entre les régions pour que la Communauté ainsi créée puisse connaître un développement harmonieux, ce qui est en accord avec la doctrine sociale de l'Eglise(cf. Centesimus Annus).
Ces trois éléments fondateurs se retrouvent dans le traité de Rome (25 mars 1957), où était Jean-François Deniau qui vient de disparaître.

Reste qu'il convient de ne pas oublier les conditions de ce commencement de l'Union Européenne et que l'impulsion a été donnée avant tout par la société civile.

Deuxième temps " miraculeux " : les années 65-80 à l'Est

En face de ce premier mouvement qui se faisait à l'Ouest de l'Europe dans les années 45/60, il convient de noter l'existence d'un mouvement surgi dans la partie Est de l'Europe.
Sans rappeler les insurrections et les crises (Budapest 1956, Prague 1968), écrasées par la force, il faut signaler que la Pologne et l'Allemagne parviennent à entamer une réconciliation (1965-85), vécue par exemple lorsque les évêques des pays de l'Est et des pays de l'Ouest, séparés par le rideau de fer, ont eu une expérience de fraternité pendant le Concile Vatican II, pratiquée lorsque la Pologne pour fêter son existence millénaire en 1966 avait invité des évêques de tous les pays, y compris des évêques allemands…en demandant et en offrant le pardon, ce que le régime polonais communiste dénonça comme une traîtrise…Dans la même perspective, il convient de placer l'élection à la tête de l'Eglise d'un pape polonais en octobre 1978, la création en 1980 de Solidarnosc, le syndicat de Lech Walesa, avec ses 10 millions d'adhérents et de noter que les Etats de l'Europe de l'Ouest ne bougent pas quand le général Jaruzelski prend le pouvoir en 1981 et instaure un Etat martial…tandis que les forces civiles -associations, groupes religieux… - dont faisait partie Mgr Simon. - s'organisent pour porter un réconfort matériel et spirituel aux Polonais. Certes cette phase de l'histoire de l'Europe à l'Est nous est mal connue, mais son approche est nécessaire pour comprendre aujourd'hui l'attente de ces pays de l'Europe à l'Est, et qui ont une vision différente de la nôtre, d'autant plus nécessaire que désormais ils sont membres de l'Union Européenne.

Un troisième temps : Et aujourd'hui ?

Il est de la responsabilité des Eglises, de la population civile de créer des conditions favorisant cette compréhension mutuelle. Ce qui a été fait par les jumelages entre les communes françaises et les communes allemandes, ce qui a été fait dans le cadre œcuménique est à réinventer avec les nouveaux membres. Il ne s'agit plus par exemple de discuter entre catholiques et protestants, mais désormais avec les orthodoxes, d'élargir le dialogue avec les musulmans (présents dans cette Union Européenne du Sud-Est, ex- Yougoslavie). Il s'agit d'arriver à changer la signification du 8 mai : passer de la victoire des Alliés, comme on le trouve sur " nos " calendriers " au fait que ce même 8 mai est non seulement la libération de la France, mais aussi la libération de l'Allemagne du Nazisme. Mais aujourd'hui il est encore nécessaire d'aller plus avant, car pour les pays baltes (Estonie, Lituanie, Lettonie), par exemple, le 8 mai est la date d'entrée dans le système communiste, ce qui est tout autre qu'un choix de liberté…Pour les déportés, à l'Ouest, le 8 mai est d'abord l'ouverture des camps nazis, alors qu'à l'Est, les déportés dans les camps soviétiques devront encore attendre longtemps…L'histoire n'est pas la même.
S'impose donc à nous la connaissance et la compréhension de l'histoire - longue - des " autres ", de leurs souffrances pour que l'Union européenne devienne véritablement une union, quand les citoyens pourront mettre les mêmes mots sur les mêmes évènements. Des pèlerinages, des jumelages scolaires, la circulation des étudiants dans le cadre Erasmus ou Socrates contribuent à cette compréhension. Et l'Eglise est partie prenante de cette rencontre des peuples qui ne peut que renforcer les liens et les conditions de paix.


A la suite de cet exposé, les questions furent nombreuses. Voici quelques extraits sous forme ramassée.
Q. Sur le non français au " traité constitutionnel ".
R.. Le mot constitutionnel est inadapté, car l'Union Européenne n'est pas un Etat, mais une union, même si le Saint-Siège a auprès de l'Union Européenne un nonce, et considère donc l'Union au même titre qu'un Etat …Le " Non " français est un fait. Un évêque en prend acte. Un citoyen constate donc que l'Union européenne est en crise, mais que les crises sont fréquentes dans l'élaboration de l'Union Européenne. Néanmoins le crédit de la France a été entamé. De plus en votant " Non " les Français ont dit " Oui " au traité de Nice (par défaut) pour lequel ils n'avaient pas été consultés par reférendum. Quand la France va de l'avant, l'Union Européenne avance. L'Allemagne, à cause de son histoire, n'a pas le même pouvoir moral pour faire avancer l'Union. Peut-être faut-il attendre que la présidence de l'Allemagne (actuellement) prépare la présidence de la France en 2008 pour débloquer la situation… ?

Q. Fallait-il inscrire dans le traité constitutionnel les termes de " racines chrétiennes " ?
R.. Les racines chrétiennes sont visibles, nul besoin de les rappeler, sauf à noter qu'ici nous sommes dans un lieu (CAD, ancien séminaire) qui est une réponse. Mais l'important est de faire vivre ces racines chrétiennes. Les Français, les Néerlandais, les Belges ne voulaient pas de ces termes au contraire des Polonais…Mais les uns et les autres ne mettent pas du tout la même signification sous ces vocables : en forçant le trait, pour un Français, c'est l'obligation d'aller à la messe, pour un Polonais, les racines chrétiennes c'est la résistance au communisme, pour un Allemand, c'est le non au nazisme…En bref, c'est le reflet de l'histoire de chacun des pays. Aussi l'inscription des mots " héritage chrétien " n'est pas un motif suffisant pour rejeter le traité constitutionnel, d'autant que pour faire de l'histoire en toute rigueur, il faut également prendre acte que le nazisme et le communisme sont aussi des produits nés dans des pays christianisés…

Q. Intégrer la Turquie ?
R. Comme évêque, je n'ai pas à me prononcer. La question est une question politique. Est-ce que l'Union Européenne doit s'élargir à l'Est (Ukraine, Biélorussie, Turquie). Robert Schuman prévoyait une union basée sur la liberté. L'Union Européenne doit-elle s'élargir, avoir plus de membres ? La question peut être posée autrement : ne peut-on exporter la méthode utilisée pour fonder l'Union Européenne afin de créer d'autres espaces qui formeraient d'autres unions ? La question de fond est la paix.
En tout cas, l'argument religieux n'est pas pertinent : refuser l'entrée de la Turquie pour cause de religion musulmane est à la fois condamner les musulmans à ne pas entrer en démocratie, et diminuer les libertés religieuses des chrétiens (orthodoxes, catholiques, autres…) qui vivent dans les pays musulmans.
Il est absolument nécessaire de se placer sur le plan de la citoyenneté qui est le point commun, donc ici de la liberté religieuse. La citoyenneté permet à chaque confession de s'exprimer et de vivre. Insister que l'Union européenne est un Etat de droit.

Q. Un pape allemand après un pape polonais ?
R. Pour les Polonais, ce fut une reconnaissance, et pour les Allemands, c'est une réhabilitation : " Nous sommes pape " a écrit un journal allemand. De tels évènements forment la conscience européenne.

Q. Les valeurs chrétiennes ? Le rôle des retraités ?
R Les valeurs chrétiennes sont notamment la paix, le pardon, le respect et la dignité de la personne, dont nous n'avons pas le monopole. Mais l'Eglise a à en faire la promotion.
Les retraités ont la mémoire, et par conséquent, ils ont un témoignage à transmettre, à dire et redire les raisons de vivre, et non pas à dire à leurs petits enfants de vivre comme eux. Il est urgent de transmettre aux enfants et petits enfants, dans ce monde qui est dur, qui ne leur permet pas de grandir à leur rythme, ces valeurs pour qu'ils les possèdent à l'intérieur d'eux-mêmes, pour qu'ils aient la force de résister aux pressions externes de toutes sortes, pour qu'il aient la liberté à l'intérieur d'eux-mêmes.


Notes prises par Etienne Vallée

La conférence sur l'Europe et les Catholiques était organisée par le
Mouvement Chrétien des Retraités du diocèse. Elle eut un plein succès à
la fois par l'intérêt du sujet et par la qualité de l'intervenant,
Monseigneur Hippolyte Simon , enfant du diocèse , archevêque de
Clermont et vice-président de la Comece depuis 2003. La Comece est la
commission des Episcopats de la Communauté européenne, qui a un bureau
à Bruxelles.